1. Introduction
La rentrée atmosphérique à haute vitesse impose aux véhicules spatiaux des contraintes thermomécaniques parmi les plus sévères rencontrées en ingénierie aérospatiale. Pour des trajectoires balistiques de rentrée directe depuis orbite basse, le flux de chaleur convectif en point d'arrêt peut excéder 10 MW·m⁻² pendant des périodes supérieures à cinq minutes, tandis que la pression aérodynamique atteint plusieurs dizaines de kilopascals [1]. Les systèmes de protection thermique (TPS) conventionnels — tuiles en silice amorphe (HRSI/LRSI) dérivés de la navette spatiale américaine, ou boucliers ablatifs phénoliques — présentent des limitations fondamentales en termes de réutilisabilité et de tenue mécanique intégrée.
Les composites à matrice céramique (CMC), et en particulier les systèmes fibre de carbure de silicium / matrice de carbure de silicium (SiC/SiC), constituent depuis le début des années 2010 une alternative structurellement supérieure : leur densité volumique (~2,7 g·cm⁻³) est inférieure d'un facteur trois à celle des superalliages réfractaires, leur conductivité thermique est modulable par architecture de préforme fibreuse, et leur comportement pseudo-ductile permet d'absorber l'énergie de déformation sans rupture catastrophique [2, 3]. Cependant, au-delà de 1 800 °C en atmosphère oxydante à haute enthalpie, la formation de silice vitrifiée (SiO₂) en surface constitue un mécanisme de protection passif limité dans le temps, et la volatilisation de SiO provoque une récession progressive de la matrice [4].
La présente étude rapporte les résultats de la campagne d'essais VULCAIN-2026, conduite entre septembre 2025 et janvier 2026 sur l'installation d'arc plasma VULCAIN-III de l'IFRAS (flux enthalpique spécifique calibré de 18 à 42 MJ·kg⁻¹). Nous caractérisons la tenue thermomécanique de trois formulations CMC SiC/SiC-ZrB₂ à teneurs variables en ZrB₂ (10, 20 et 30 % volumique), et nous proposons un modèle d'endommagement multi-échelle validé par corrélation d'images numériques (CIN) à haute température.
2. Matériaux et méthodes expérimentales
2.1 Élaboration des CMC SiC/SiC-ZrB₂
Les préformes fibreuses sont constituées de fibres Tyranno-SA3® (UBE Industries, Japon) tissées en architecture 2.5D interlock à 12 plis, garantissant une résistance interlaminaire maximale tout en conservant une drapabilité suffisante pour les géométries de bord d'attaque. L'imprégnation est réalisée par infiltration chimique en phase vapeur (CVI) cyclique : une première phase dépose une interphase de nitrure de bore pyrolytique (PyBN, 400 nm) sur chaque fibre, avant le remplissage matriciel SiC par CVI standard à 1 000 °C / 10⁻¹ mbar.
Les particules de ZrB₂ (D50 = 2,1 µm, pureté 99,5 %, Höganäs AB) sont introduites par slurry infiltration (SI) avant la dernière phase CVI. Trois teneurs nominales ont été produites : CMC-10Z (10 %vol. ZrB₂), CMC-20Z (20 %vol.) et CMC-30Z (30 %vol.). La densité finale est mesurée par poussée d'Archimède et la porosité résiduelle est évaluée par tomographie RX à 5 µm de résolution (CT Metrotom 1500, Zeiss).
d'un panneau CMC-20Z — fibres SiC (gris clair), matrice SiC+ZrB₂ (gris foncé),
interphase PyBN (liseré sombre), porosité résiduelle (noir)
2.2 Installation d'arc plasma VULCAIN-III
Les essais thermiques sont réalisés sur l'installation VULCAIN-III, arc plasma inductif de 1,2 MW développé par la DSMR en partenariat avec l'IRS Stuttgart. Le tube plasma à induction d'une fréquence de 0,4 MHz génère un jet d'air à très haute enthalpie (H₀ = 18 à 42 MJ·kg⁻¹) dans une chambre d'essai de 1,5 m³. Les éprouvettes de type panneau plat (100 × 100 × 8 mm) sont exposées en configuration face avant (stagnation) et face arrière (convection diffuse).
La température de surface est mesurée par pyrométrie bichromatique (Raytek Thermalert MX2, λ₁ = 1,6 µm, λ₂ = 2,2 µm, incertitude ± 35 °C à 2 000 °C) et par caméra thermique infrarouge refroidie (FLIR X8500sc, 3–5 µm, 1 024 × 1 024 px, 100 Hz). La pression aérodynamique est enregistrée par un système de 32 capteurs piézorésistifs (Kulite XT-190) intégrés dans le support d'éprouvette.
| Réf. essai | Matériau | T surface (°C) | Flux (MW·m⁻²) | Durée (s) | Pression (kPa) | Résultat |
|---|---|---|---|---|---|---|
| VUL-01 | CMC-10Z | 1 800 | 4,2 | 300 | 28,4 | Intègre |
| VUL-02 | CMC-10Z | 2 100 | 6,8 | 180 | 31,2 | Délaminage partiel |
| VUL-03 | CMC-20Z | 2 100 | 6,8 | 300 | 31,2 | Intègre |
| VUL-04 | CMC-20Z | 2 250 | 8,5 | 420 | 34,7 | Intègre |
| VUL-05 | CMC-30Z | 2 400 | 10,2 | 300 | 38,1 | Intègre |
| VUL-06 | CMC-30Z | 2 400 | 10,2 | 420 | 38,1 | Fissuration de surface |
3. Résultats
3.1 Tenue thermomécanique — Comparaison des formulations
La figure 2 présente l'évolution de la résistance à la flexion 4 points (norme ASTM C1161) mesurée sur des éprouvettes prélevées en zone de gradient thermique maximale, en fonction de la température d'exposition. La formulation CMC-20Z démontre la meilleure combinaison de résistance résiduelle et de stabilité dimensionnelle : une valeur de 312 ± 18 MPa est mesurée après exposition à 2 100 °C pendant 300 s, soit une rétention de 89,4 % de la valeur initiale.
3.2 Mécanismes d'endommagement
La corrélation d'images numériques (CIN) à haute température — réalisée avec un stéréoscope à illumination laser impulsé synchronisé à la caméra IR — révèle trois modes d'endommagement distincts selon la formulation et les conditions de sollicitation.
L'équation 1 décrit le modèle phénoménologique de résistance résiduelle proposé, où σf,0 est la résistance initiale, α le coefficient d'affaiblissement thermique (ajusté à 1,24 pour CMC-20Z), Dmatrix et Dinterface les variables d'endommagement matriciel et interfacial respectivement (valeurs entre 0 et 1), et β un coefficient de pondération (β = 1,7 pour les systèmes PyBN/SiC). Ce modèle sera discuté en section 4.2.
(T = 2 250 °C, t = 210 s). Caméra FLIR X8500sc, bande 3–5 µm, palette arc-en-ciel.
| Matériau | T essai (°C) | σf résiduelle (MPa) | Rétention (%) | E résiduel (GPa) | Déformation rupture (%) | Porosité Δ |
|---|---|---|---|---|---|---|
| CMC-10Z (réf.) | T.A. | 349 ± 12 | 100 % | 198 | 0,42 | — |
| CMC-10Z | 2 100 | 224 ± 22 | 64,2 % | 141 | 0,31 | +3,1 % |
| CMC-20Z (réf.) | T.A. | 349 ± 15 | 100 % | 204 | 0,41 | — |
| CMC-20Z | 2 100 | 312 ± 18 | 89,4 % | 187 | 0,39 | +0,6 % |
| CMC-20Z | 2 250 | 298 ± 21 | 85,4 % | 179 | 0,37 | +1,1 % |
| CMC-30Z | 2 400 | 301 ± 24 | 86,3 % | 182 | 0,38 | +0,9 % |
4. Discussion
4.1 Rôle protecteur de la phase ZrB₂
L'analyse post-essai par spectroscopie Raman et par EDX en coupe transverse confirme la formation d'une couche d'oxyde complexe ZrO₂-SiO₂ en surface des échantillons CMC-20Z et CMC-30Z exposés au-delà de 2 000 °C. Cette couche, d'épaisseur mesurée entre 18 et 42 µm selon la durée d'exposition, présente une microstructure de type « borosilicate de zirconium » amorphe qui obstrue efficacement les chemins de diffusion oxydante vers la matrice SiC sous-jacente.
Ce mécanisme explique la nette supériorité des formulations dopées sur CMC-10Z au-delà de 1 900 °C : la couche protectrice est directement proportionnelle à la disponibilité locale en ZrB₂, ce qui suggère l'existence d'un seuil volumique optimal situé entre 20 et 25 % au-delà duquel la densification de la matrice commence à pénaliser les propriétés mécaniques intrinsèques par réduction du libre parcours moyen des fissures matricielles.
4.2 Validité du modèle d'endommagement multi-échelle
Le modèle phénoménologique (Éq. 1) est ajusté sur les données expérimentales par une procédure d'optimisation au sens des moindres carrés non linéaires (algorithme de Levenberg-Marquardt). Pour CMC-20Z, le coefficient de détermination R² obtenu est de 0,974 sur l'ensemble des points expérimentaux (n = 18), validant la formulation proposée. Les paramètres identifiés sont cohérents avec les valeurs de la littérature pour des systèmes SiC/SiC comparables [5, 6].
5. Conclusion
Cette étude démontre pour la première fois la tenue thermomécanique de panneaux CMC SiC/SiC-ZrB₂ en conditions représentatives de la rentrée atmosphérique à haute vitesse (T > 2 000 °C, durée > 300 s, flux > 6 MW·m⁻²) au sein de l'installation d'arc plasma VULCAIN-III de l'IFRAS. Les résultats établissent que :
(i) La formulation CMC-20Z maintient une résistance résiduelle à la flexion supérieure à 85 % jusqu'à 2 250 °C pendant 420 s, satisfaisant les exigences de qualification du programme RETOUR-I.
(ii) Le mécanisme de protection par couche ZrO₂-SiO₂ est actif dès 1 900 °C et est directement lié à la fraction volumique de ZrB₂, avec un optimum identifié à 20–25 %vol.
(iii) Le modèle d'endommagement multi-échelle proposé (Éq. 1), intégrant les variables Dmatrix et Dinterface, prédit les données expérimentales avec R² = 0,974 (CMC-20Z), validant son usage pour les simulations numériques du système TPS de RETOUR-I.
