Connexion
  1. Publications
  2. Publications scientifiques
  3. Physique quantique
Physique quantique · DSTI Évalué par les pairs Accès libre

L'intrication quantique préservée sur une liaison Terre–satellite simulée

Deux photons jumeaux, séparés par l'équivalent de 40 000 km, restent liés à 97,3 %. L'expérience HERMES-QKD montre qu'un satellite géostationnaire pourrait distribuer des clés de chiffrement impossibles à intercepter sans être détecté.

  • Paul Mercier (DOL)Responsable de l'expérience
  • Maud Leblanc (DOL)Physique quantique
  • Valentin Ozanne (DOL)Métrologie quantique
  • Ingrid Brandt (DMA)Probabilités
  • Igor Dolgov (DAI)Dynamique orbitale
  • Magalie Jakrou (DAI)Doctorante
Publié le 9 décembre 2025 8 min de lecture IFRAS-DSTI-2025-041
L'essentiel en 30 secondes
97,3 %de fidélité : les photons restent presque parfaitement liés
2 630paires envoyées pour une seule reçue, et pourtant ça marche
24 σde certitude que le lien est bien quantique
  • Un banc de laboratoire reproduit les pertes et le bruit d'une liaison vers un satellite géostationnaire.
  • Malgré 34 dB de pertes, l'intrication des photons est conservée, sans relais intermédiaire.
  • La marge est suffisante pour produire des clés secrètes : feu vert pour le satellite HERMES-1.
Résumé

Distribuer des photons intriqués sur de très longues distances est la base des communications quantiques. Dans l'expérience HERMES-QKD, une source de paires de photons intriqués en polarisation (810 nm) est reliée à un émulateur qui reproduit les pertes (34,2 dB), la dispersion et le bruit d'une liaison de 40 000 km vers l'orbite géostationnaire. La fidélité mesurée par tomographie est de 97,3 ± 0,4 % et le paramètre de Bell atteint S = 2,73 ± 0,03, bien au-delà de la limite classique de 2. Ces résultats valident le modèle du programme HERMES et la faisabilité d'un satellite quantique géostationnaire.

IntricationPhotonsCryptographie quantiqueInégalité de BellHERMES

01L'intrication, une ressource fragile

Deux se comportent comme un seul objet, même très éloignés : mesurer la de l'un révèle instantanément celle de l'autre. Aucun résultat n'est fixé à l'avance, mais les deux sont toujours liés. C'est ce lien qui permet de fabriquer des clés de chiffrement : un espion qui intercepte un photon brise la corrélation et se trahit.

Mesurez vous-même des photons intriqués
Station au sol
Résultats identiques—
Prévision quantique100 %
Satellite
Figure 1Simulation : chaque paire donne un résultat « passe » (plein) ou « bloqué » (vide) de chaque côté. Avec des filtres alignés, les deux côtés obtiennent toujours le même résultat. En les décalant, l'accord suit la loi quantique cos²(écart d'angle) : 50 % à 45°, 0 % à 90°.

Le problème, c'est la distance. Dans une fibre optique, la moitié des photons est perdue tous les 15 km. Dans le vide spatial, les pertes sont bien plus faibles, ce qui a fait des satellites les meilleurs candidats. Jusqu'ici, les démonstrations se limitaient à l'orbite basse, vers 1 200 km. Le programme HERMES vise l'orbite géostationnaire, plus stable car le satellite y reste fixe dans le ciel, mais trente fois plus loin.

02Le dispositif

Une source de photons jumeaux

Un laser violet (405 nm) traverse un cristal qui, très rarement, transforme un photon en deux photons infrarouges (810 nm) intriqués. Les paires sont séparées, filtrées, puis envoyées dans l'émulateur de canal avant d'atteindre deux détecteurs ultrasensibles, capables de compter les photons un par un.

Le banc HERMES-QKD

Survolez ou touchez un élément pour le décrire.

Figure 2Schéma de principe. Les deux photons d'une paire suivent chacun une voie jusqu'à un détecteur. Le compteur ne retient que les détections simultanées (à moins d'une nanoseconde près), qui signalent une paire complète.

40 000 km dans une boîte

L'émulateur reproduit ce que subirait la lumière entre le sol et le satellite : l'affaiblissement du faisceau, l'étalement des impulsions et la lumière parasite du ciel. Les pertes s'expriment en : 34,2 dB signifient qu'une seule paire sur 2 630 arrive complète.

Combien de paires arrivent à destination ?
Pertes du canal34,2 dB
Paires reçues1 sur 2 630
Coïncidences mesurées68 par seconde
Figure 3Chaque point représente une paire envoyée ; les points brillants sont les paires qui arrivent complètes. À 40 000 km, il n'en reste qu'une sur 2 630. La source en produit assez (environ 180 000 par seconde) pour que 68 paires par seconde soient détectées.

03Résultats

Une fidélité qui résiste aux pertes

La mesure à quel point l'état reçu ressemble à l'état parfait. Elle baisse à mesure que les pertes augmentent, car le bruit de fond pèse de plus en plus face aux rares photons utiles. À la distance géostationnaire, elle atteint 97,3 %, très au-dessus du seuil de 83,5 % sous lequel une clé ne pourrait plus être garantie secrète.

Fidélité selon les pertes du canal
Figure 4Fidélité mesurée (points, ±1σ) et prévue par le modèle HERMES (pointillés). La zone verte indique où une clé secrète peut être produite. D'après le modèle, la liaison resterait sûre jusqu'à environ 48 dB de pertes, ce qui laisse une marge de près de 14 dB à la distance géostationnaire.
Tableau 1Résultats selon la distance simulée
Liaison simuléePertesFidélitéParamètre SPaires/s
Sans canal0 dB99,6 %2,81180 000
Orbite basse (1 200 km)14,8 dB98,9 %2,795 900
Orbite moyenne (20 000 km)28,1 dB98,1 %2,76280
Géostationnaire (40 000 km)34,2 dB97,3 %2,7368
Géostationnaire + turbulence36,7 dB96,1 %2,6838
Campagne de 150 jours, 120 millions de paires détectées. Incertitudes de ±0,1 à ±0,5 point sur la fidélité.

La preuve par l'inégalité de Bell

Pour s'assurer que le lien est bien quantique, on calcule le paramètre S de l'. Aucun mécanisme classique, même caché, ne peut dépasser S = 2. La physique quantique autorise jusqu'à 2,83. À 40 000 km simulés, nous mesurons S = 2,73 ± 0,03, soit 24 fois l'incertitude au-dessus de la limite classique.

Paramètre de Bell mesuré à 40 000 km
Figure 5Le paramètre S sur son échelle. En dessous de 2, des corrélations classiques suffiraient à expliquer les résultats. La mesure (2,73) se place à 96 % du maximum permis par la physique quantique.

Le portrait de l'état reçu

La reconstruit l'état des deux photons à partir de 36 réglages de mesure. Le résultat, une grille de 4 × 4 valeurs, doit ressembler à quatre colonnes égales aux coins : c'est la signature d'une paire parfaitement intriquée.

Matrice densité reconstruite (partie réelle)
Figure 6Chaque colonne représente une case de la matrice densité. Les quatre grandes colonnes aux coins (0,49 et 0,48) montrent que les deux photons sont à la fois « tous deux horizontaux » et « tous deux verticaux ». Les petites valeurs restantes, proches de 0, traduisent le bruit du canal. Basculez pour comparer avec l'état idéal.

04Discussion

La fidélité mesurée (97,3 %) est légèrement inférieure à la prévision du modèle (97,6 %). L'écart vient surtout de l'alignement du cristal, précis à 0,03° près, et d'un léger défaut du filtre en bord de bande. Un cristal stabilisé en température et un nouveau filtre sont en cours de développement.

Combien de clé secrète ?Avec 1,8 % d'erreurs sur les bits, chaque paire détectée fournit environ 0,74 bit de . Le banc produit donc une cinquantaine de bits secrets par seconde : de quoi renouveler une clé de chiffrement de 256 bits toutes les 5 secondes. Le satellite, équipé de télescopes plus grands, devrait faire bien mieux.

Le passage au vol demande de miniaturiser la source. La version embarquée intégrera le cristal et le filtre sur une puce photonique de 45 × 30 mm, bien plus robuste aux vibrations du lancement que le montage de laboratoire.

05Conclusion

HERMES-QKD montre que l'intrication de photons survit, en laboratoire, aux pertes et au bruit d'une liaison géostationnaire, avec une marge confortable pour produire des clés secrètes. Le modèle du programme HERMES est validé : la conception du satellite peut avancer.

  1. Banc validé97,3 % de fidélité à 40 000 km simulés.
  2. Revue de conceptionSource miniaturisée sur puce photonique.
  3. Satellite HERMES-1Premier lien quantique géostationnaire.