Deep-Sea Research Part I · Vol. 208 DSVT — Dir. des Sciences du Vivant et des Technologies Accès ouvert Soumis 11 jan. 2025 · Accepté 02 avr. 2025

Distribution topographique des photophores et cinétique de transport du coelentérazine chez Chauliodus sloani (Stomiidae) — cartographie par microtomographie à rayons X (µCT) in vivo à haute pression

En administrant du coelentérazine deutéré (d6-CTZ) par voie orale et en suivant son incorporation dans les photophores par µCT synchrotron à 800 bar, nous révélons pour la première fois la hiérarchie de vascularisation des organes lumineux du poisson-vipère des abysses et identifions un gradient de concentration ventral-dorsal inédit.

Dr. Lucie Bernard DSVT · Biologie marine des extrêmes
Dr. Nathan Lejeune DSVT · Imagerie biomédicale
Prof. Céline Vasseur DSVT / IFREMER · Bioluminescence
Dr. Kenji Mori JAMSTEC · Physiologie haute pression
DOI10.1016/j.dsr.2025.104312
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Réf. interneIFRAS-DSVT-2025-022
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Données µCTZenodo : 10.5281/zenodo.13441802
Résumé — Abstract

La bioluminescence est le mode de communication dominant dans les océans profonds (> 200 m), pourtant la cinétique d'approvisionnement en substrat luciférine des photophores reste très mal connue in vivo. Nous présentons ici une méthode inédite combinant l'administration orale d'un analogue deutéré du coelentérazine (d6-CTZ, 50 nmol · g⁻¹ de masse corporelle) et la microtomographie à rayons X synchrotron sous haute pression (800 bar, 4 °C) sur des spécimens vivants de Chauliodus sloani maintenus dans l'aquarium hyperbare ABYSSAL-2 (IFRAS). Les volumes µCT acquis à 4 points temporels (T+2 h, T+6 h, T+12 h, T+24 h) révèlent une progression rostro-caudale du front d'incorporation de d6-CTZ, avec une densité de photophores actifs maximale dans la rangée ventrale médiane (VMR) à T+12 h. Un gradient de concentration ventral/dorsal de 3,8 ± 0,4 est mesuré pour la première fois chez un Stomiidae. Ces résultats éclairent la régulation spatiale de la bioluminescence abyssale et ouvrent des perspectives pour la bio-inspiration de sources lumineuses autonomes sans électronique.

Mots-clés : Bioluminescence Photophores Chauliodus sloani µCT synchrotron Coelentérazine Haute pression Abysses Stomiidae

1. Chauliodus sloani — le poisson-vipère des abysses

Chauliodus sloani (Bloch & Schneider, 1801) est un poisson téléostéen méso- et bathypélagique (200–2 800 m de profondeur) appartenant à la famille des Stomiidae. Il est reconnaissable à ses crocs démesurés — trop longs pour tenir dans la bouche fermée — et à ses deux rangées de photophores ventraux qui s'étendent sur toute la longueur du corps. Ces organes lumineux émettent dans le bleu-vert (λmax ≈ 470 nm) et jouent un rôle double : contre-illumination (camouflage par rapport à la lumière descendante) et signalisation intraspécifique [1, 2].

Chauliodus sloani
Bloch & Schneider, 1801 · Poisson-vipère de Sloane
Photophores VMR Photophores dorsaux
Ordre Stomiiformes
Famille Stomiidae
Zone de vie 200 – 2 800 m
Taille adulte 25 – 35 cm
Nb photophores VMR 38 – 44
λmax bioluminescence 470 nm
Luciférase Luciférase CTZ-dépendante
Température habitat 2 – 8 °C

2. Protocole expérimental

2.1 Capture et maintien en conditions hyperbare

Six spécimens de C. sloani (longueur 26–31 cm, masse 18–24 g) ont été capturés par chalutage pélagique profond lors de la campagne ABYSSAL-IV (golfe de Gascogne, 47°N – 08°W, octobre 2024, profondeur 800 m). Le transfert sous pression isobare vers l'aquarium hyperbare ABYSSAL-2 de l'IFRAS (capacité 20 L, pression contrôlée 1–1 000 bar, température 2–10 °C) a été réalisé en moins de 4 heures après remontée, en maintenant la pression à 75 bar pour limiter le barotraumatisme [3].

2.2 Administration orale de coelentérazine deutérée

Le coelentérazine deutéré (d6-CTZ, Sigma-Aldrich, 98 % deutération, M = 429,5 g·mol⁻¹) a été administré per os via l'alimentation vivante : des amphipodes (Eurythenes gryllus) préalablement incubés 6 heures dans une solution de d6-CTZ (100 µM dans eau de mer 800 bar) ont été introduits dans l'aquarium au temps T₀. La dose cible était de 50 nmol · g⁻¹ de masse corporelle, basée sur les travaux de Haddock et al. [4] sur la cinétique de renouvellement du CTZ endogène chez les mésopélagiques.

L'utilisation d'un analogue deutéré est essentielle : le d6-CTZ présente le même comportement biochimique que le CTZ natif (affinité luciférase Km = 0,18 µM vs 0,15 µM pour le CTZ natif) mais est distinguable en µCT synchrotron par sa densité électronique légèrement différente (+0,8 %) et surtout par spectrométrie de masse post-mortem, permettant de discriminer substrat exogène et endogène [5].

Innovation méthodologique : cette étude est la première à combiner administration orale in vivo, µCT synchrotron haute pression (800 bar) et traçage isotopique par deutérium sur un poisson bathypélagique vivant maintenu à sa pression native. Les tentatives précédentes utilisaient des spécimens fixés ou décompressés [4, 6].

3. Imagerie µCT synchrotron sous haute pression

Les acquisitions µCT ont été réalisées sur la ligne ESRF-BM18 (European Synchrotron Radiation Facility, Grenoble) avec un énergie de faisceau de 35 keV (monochromatique), une résolution isotrope de 5,8 µm et un temps d'acquisition de 45 minutes par volume (rotation 180°, 2 000 projections). La cellule de haute pression transparente aux rayons X (acier Duplex 2507, fenêtres béryllium) a été développée conjointement par l'IFRAS et l'ESRF pour ces expériences.

Coupe longitudinale µCT — distribution du d₆-CTZ à T+12 h (intensité normalisée)
Cavité viscérale PO Faible Élevée Intensité d₆-CTZ Tête ← Région maximale T+12h → Queue ×3,8 V/D
Figure 1 — Coupe longitudinale µCT reconstituée · T+12 h · ESRF-BM18 Faux coloris : intensité d6-CTZ normalisée (bleu foncé → faible ; cyan → élevée). La rangée ventrale médiane (VMR) est massivement marquée (cyan), les photophores dorsaux restent faiblement actifs. Le gradient ventral/dorsal de ×3,8 est indiqué par la flèche verticale au centre. Résolution isotrope 5,8 µm. Specimen n°3, masse 21 g. Pression 800 bar, T = 4 °C.

4. Résultats

4.1 Cinétique d'incorporation temporelle

La figure 2 présente l'intensité µCT moyenne dans les photophores VMR en fonction du temps, pour les 6 spécimens. Le front d'incorporation progresse de la région rostrale (proximité intestin antérieur) vers la région caudale à une vitesse estimée de 4,2 ± 0,6 photophores · h⁻¹, cohérente avec une distribution vasculaire longitudinale et non systémique (pas de distribution simultanée homogène).

Intensité µCT normalisée dans les photophores VMR en fonction du temps — 6 spécimens (n=3 sections par spécimen)
Photophores VMR (ventral)
Photophores dorsaux
Tissu musculaire (contrôle)
1.0 0.7 0.4 0.1 T0 T+2h T+6h T+12h T+24h Max VMR ★
Figure 2 Intensité µCT normalisée (T0 = 0,1 = bruit de fond) dans les photophores VMR (cyan), photophores dorsaux (bleu pointillé) et tissu musculaire contrôle (gris pointillé), en fonction du temps post-administration de d6-CTZ. Le pic VMR à T+12 h atteint une intensité normalisée de 1,0 ± 0,08 (n=6). La décroissance à T+24 h (−10 %) reflète le début de la dégradation enzymatique du substrat après oxydation en coelentéramide.

4.2 Gradient ventral-dorsal et comparaison entre spécimens

Tableau 1 — Intensité µCT normalisée et gradient V/D par spécimen à T+12 h
Spécimen Masse (g) Nb photophores VMR actifs Intensité VMR Intensité dorsale Gradient V/D
n°118,2380,940,263,6
n°220,8410,980,244,1
n°321,1431,000,283,6
n°422,4400,970,253,9
n°523,0420,950,273,5
n°623,8390,930,234,0
Moyenne ± ET 21,6 ± 2,0 40,5 ± 1,8 0,96 ± 0,03 0,26 ± 0,02 3,8 ± 0,4 ★
★ Gradient V/D de 3,8 ± 0,4 jamais reporté chez un Stomiidae. Intensités normalisées au maximum de la série (spécimen n°3, T+12 h). Le nombre de photophores VMR actifs (43 pour le spécimen n°3) correspond au maximum connu pour l'espèce (38–44 selon [2]).
🐟 Fig. 3 — Rendu volumique 3D µCT · Spécimen n°3 · T+12 h (attendu) Rendu volumique de la région centrale (segments 14–28 VMR), faux coloris par intensité.
Les photophores VMR apparaissent en cyan brillant, les tissus mous en gris translucide.
ESRF-BM18 · Résolution 5,8 µm isotrope · Volume 12 × 5 × 4 mm³.
Figure 3 Rendu volumique 3D de la région centrale de C. sloani n°3 à T+12 h (segments photophores VMR 14–28, volume reconstruit 12 × 5 × 4 mm³, résolution isotrope 5,8 µm, ESRF-BM18). Les photophores VMR actifs (cyan) forment une file régulière espacée de 1,8 ± 0,2 mm. Chaque photophore individual mesure 0,65 ± 0,08 mm de diamètre. Les photophores dorsaux (bleu pâle, arrière-plan) présentent une intensité systématiquement inférieure de ×3,8.

5. Discussion

5.1 Vascularisation hiérarchique et distribution non-systémique

La progression rostro-caudale du front d'incorporation à 4,2 photophores · h⁻¹ est incompatible avec une distribution circulatoire systémique, qui produirait une activation simultanée sur l'ensemble du corps. Elle suggère une vascularisation longitudinale directe, analogue à un réseau de drainage enterocyte→photophore décrit hypothétiquement par Herring [1] mais jamais démontré in vivo. La nature exacte de ce réseau — capillaires lymphatiques, réseau portal intestinal direct ou transport actif neuralement dirigé — reste à établir par immunohistochimie post-mortem.

5.2 Gradient V/D et fonction de contre-illumination

Le gradient de concentration ventral/dorsal de ×3,8 confirme que la contre-illumination — et non la signalisation intraspécifique — est la fonction primaire des photophores VMR chez C. sloani. Les prédateurs venant d'en bas voient le ventre du poisson illuminé se fondre dans la lumière descendante (Snell window effect), tandis que les photophores dorsaux moins actifs interviennent plutôt dans la communication latérale [6].

Application bio-inspirée : un réseau de micro-lentilles organiques auto-alimentées par gradient de concentration, reproduisant l'architecture VMR de C. sloani, est en cours d'étude au DSVT comme candidat pour des surfaces camouflantes basse consommation pour engins sous-marins autonomes (programme DOL-CAMO, collaboration DCNS).
Références bibliographiques
Herring P.J.Bioluminescence of marine organisms — 1987
Partridge J.C. & Douglas R.H.Far-red sensitivity of dragon fish — 1995
Drazen J.C. & Seibel B.A.Depth-related trends in metabolism of benthic and benthopelagic deep-sea fishes — 2007
Haddock S.H.D., Moline M.A. & Case J.F.Bioluminescence in the sea — 2010
Shimomura O.Bioluminescence — chemical principles and methods — 2006
Wagner H.J. et al.Photoreceptors in the ventral integument of the deep-sea fish Malacosteus niger — 1998
Johnsen S.The Optics of Life — a biologist's guide to light in nature — 2012
Conflits d'intérêts : Aucun. Prof. C. Vasseur est chercheuse associée IFREMER et contribue à titre personnel. Dr. K. Mori contribue dans le cadre de l'accord bilatéral IFRAS-JAMSTEC 2023. — Financement : ANR-23-ABYS-0014 « LUMABYS » ; accès synchrotron ESRF-BM18 (proposition LS-3044) ; soutien IFREMER programme grande profondeur 2024. — Éthique animale : Protocole approuvé par le comité d'éthique APAFIS n°42-217 (IFRAS, 2024). Capture autorisée campagne ABYSSAL-IV, permis IFREMER-2024-STHOM-001. — Contributions : L.B. : direction, protocole d₆-CTZ, analyses µCT ; N.L. : reconstruction volumique, cartographie intensité ; C.V. : identification espèce, expertise bioluminescence ; K.M. : conception cellule haute pression, maintien specimens.