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Systèmes de survie · DSEV Évalué par les pairs Accès libre

Recycler 99,6 % de l'eau d'un vaisseau pendant un an en orbite

Pour aller sur Mars sans ravitaillement, un équipage doit réutiliser presque chaque goutte. Le procédé AQUA-CYCLE de l'IFRAS y parvient pendant 360 jours, en apesanteur comme en gravité martienne, là où les systèmes actuels se dégradent.

  • Apolline Brissac (DSMR)Responsable du projet
  • Thomas Berger (DSVT)Électrochimie
  • Loïc Delattre (DSVT)Microbiologie
  • Aiko Taniguchi (DPM) Analyse microfluide
  • Sara El-Amin (DSMR)Analyse structurelle
  • Youssef Cherkra (DSMR)Doctorant
Publié le 24 mars 2026 9 min de lecture IFRAS-DSEV-2026-008
L'essentiel en 30 secondes
99,6 %de l'eau récupérée, stable pendant 360 jours
49 Lde réserve pour 4 personnes et 900 jours, au lieu de 610
−30 %d'énergie consommée par litre traité
  • Les systèmes actuels perdent en efficacité en apesanteur : les bulles de gaz perturbent leurs membranes.
  • AQUA-CYCLE utilise des membranes céramiques rigides qui évacuent les bulles et se nettoient seules.
  • Testé un an sur une plateforme orbitale, il dépasse l'exigence de 98 % du programme ARTEMIS-9.
Résumé

Une implantation martienne sans ravitaillement impose de recycler plus de 98 % de l'eau à bord, un seuil jamais tenu durablement en apesanteur. Les systèmes actuels, fondés sur des membranes polymères et une séparation gaz-liquide qui dépend de la gravité, voient leur rendement baisser de 2 à 4 points au fil des mois. Nous présentons AQUA-CYCLE, un procédé qui associe osmose inverse, bioréacteur, oxydation électrochimique et une membrane céramique nanoporeuse auto-nettoyante. Testé 360 jours sur la plateforme orbitale ORBIS-2 de l'IFRAS, dont 180 jours en apesanteur puis 180 jours à 0,38 g dans une centrifugeuse embarquée, il récupère 99,6 ± 0,08 % de l'eau, pour 3,2 Wh par litre, soit 30 % de moins que le système de référence. L'eau produite respecte en permanence la norme de potabilité de bord.

Recyclage de l'eauApesanteurOsmose inverseMembranes céramiquesMission Mars

01Dans l'espace, chaque goutte compte

Un astronaute utilise environ 3,4 litres d'eau par jour : 2,0 pour boire, 0,7 pour l'hygiène, 0,5 pour les repas et 0,2 pour les soins et les expériences. Pour un module de quatre personnes et 900 jours, le temps du transit vers Mars puis des deux premières années d'installation, avant que la colonie ne tire sa propre eau du sous-sol, cela fait 12 240 litres, soit plus de 12 tonnes à lancer.

Le recyclage change complètement l'équation. Tout ce qui n'est pas récupéré doit être emporté au départ : la réserve nécessaire dépend directement du taux de récupération.

Réserve d'eau à emporter pour 900 jours
99,6 %
Réserve à emporter49 L
Perte par jour0,05 L
Sans recyclage12 240 L
Figure 1Eau perdue sur 900 jours par un équipage de 4 personnes (13,6 L traités par jour), selon le taux de récupération. Les gouttes orange dépassent l'exigence du programme ARTEMIS-9 : 98 %, soit au plus 245 L de réserve. Faites glisser le curseur ou choisissez un système.

02Comment fonctionne un cycle fermé

À bord, toute l'eau est collectée : l'urine (environ 1,5 L par personne et par jour), l'humidité de l'air, qui vient de la respiration et de la transpiration (1,3 L), et les eaux de lavage. Elle traverse ensuite plusieurs étapes qui éliminent chacune une famille de contaminants, avant de revenir au réservoir d'eau potable.

Le cycle de l'eau AQUA-CYCLE
Figure 2Boucle d'eau d'AQUA-CYCLE. Les gouttes circulent de l'équipage vers la collecte, traversent les cinq étapes, rejoignent le réservoir puis reviennent à l'équipage. Seuls 0,4 % de l'eau quittent la boucle, dans les résidus concentrés. Choisissez une étape pour la détailler.

Pourquoi l'apesanteur complique tout

Sur Terre, les bulles de gaz remontent et se séparent seules de l'eau. En apesanteur, elles restent en suspension. Dans les systèmes actuels, elles viennent se coller aux polymères souples, bouchent une partie des pores et perturbent la pression de part et d'autre. Le rendement baisse de mois en mois.

Une membrane face aux bulles, en apesanteur

Membrane polymère

Débit : 100 %

Membrane céramique AQUA-CYCLE

Débit : 100 %

Figure 3Schéma animé. À gauche, les bulles se coincent contre la membrane souple et bouchent des pores : le débit chute jusqu'au prochain rinçage. À droite, la surface céramique rigide et non mouillante guide les bulles vers un canal d'évacuation du gaz : tous les pores restent ouverts.

03AQUA-CYCLE : deux idées clés

Une membrane céramique qui se nettoie seule

La première innovation remplace la membrane polymère de finition par un tube céramique d'alumine et de dioxyde de titane, percé de pores de 2 nanomètres. Rigide, il ne se déforme pas sous l'effet des bulles. Sa surface interne est couverte d'une couche de dioxyde de titane de 200 nm qui, éclairée en ultraviolet, détruit les dépôts organiques par : la membrane ne s'encrasse pas.

Le module membranaire céramique
Prototype du module membranaire céramique AQUA-CYCLE
Figure 4Prototype du module (longueur 420 mm, diamètre 28 mm) et sa coupe : 19 canaux parallèles de 3,5 mm, dont la paroi porte la couche photocatalytique (en bleu, éclairée en UV). Après 360 jours, la perméabilité n'a perdu que 2 %. Fabrication : plateforme Céramiques fonctionnelles de l'IFRAS.

Faire cohabiter microbes et électrochimie

La seconde innovation associe un et une cellule d'oxydation électrochimique. Les tensions nécessaires pour détruire les polluants tenaces (1,8 à 2,4 V) tuent les bactéries : les deux modules sont donc séparés, et un contrôleur répartit l'eau. Les flux peu chargés, comme l'humidité condensée, vont au bioréacteur ; les flux concentrés, issus de l'urine, vont à l'oxydation. Les deux se rejoignent avant la membrane céramique.

Système de référence

  • Membranes polymères qui s'encrassent en apesanteur
  • Séparation gaz-liquide qui dépend de la gravité
  • Changement des cartouches tous les 30 à 45 jours
  • 4,6 Wh par litre traité

AQUA-CYCLE

  • Membrane céramique rigide et auto-nettoyante
  • Bulles évacuées par capillarité, sans gravité
  • Aucune intervention de l'équipage en 360 jours
  • 3,2 Wh par litre traité (−30 %)

04Un an sur une plateforme orbitale

Seule l'orbite permet de tester un système complet en vraie apesanteur pendant des mois. Trois modules AQUA-CYCLE ont fonctionné en parallèle sur la plateforme orbitale ORBIS-2 de l'IFRAS : 180 jours en apesanteur, puis 180 jours à 0,38 g, la gravité de Mars, dans la centrifugeuse embarquée GRAV-360. Deux systèmes de référence ont suivi le même programme.

Taux de récupération pendant 360 jours
Figure 5Moyennes hebdomadaires (3 modules, ±1 écart-type). AQUA-CYCLE reste à 99,6 % pendant toute la durée, y compris au passage à 0,38 g (J180). Le système de référence avec traitement des saumures perd 1,8 point en apesanteur puis se stabilise quand la gravité aide à séparer les bulles. Survolez pour lire les valeurs.

Où passe l'eau perdue ? Nous avons mesuré chaque fuite de la boucle. Dans les systèmes de référence, l'essentiel part avec les issues de l'urine. AQUA-CYCLE réduit chacune des pertes, au prix d'une nouvelle, faible : les boues du bioréacteur.

D'où viennent les pertes
Figure 6Part de l'eau traitée perdue, par source, pour chaque système (moyennes des 30 premiers jours pour les systèmes de référence, des 360 jours pour AQUA-CYCLE). Le zoom montre le détail d'AQUA-CYCLE : 0,41 % au total.
Tableau 1Qualité de l'eau produite par AQUA-CYCLE, comparée à la norme de bord
ParamètreNormeAQUA-CYCLEPosition dans la norme
< 0,50 mg/L0,08 ± 0,02
Nitrates< 44 mg/L2,1 ± 0,4
Ammonium< 0,50 mg/L0,04 ± 0,01
Conductivité< 500 µS/cm18 ± 3
Micro-organismes< 50 /100 mL< 1
pH6,0 – 8,57,2 ± 0,1
Iode résiduel0,2 – 0,5 mg/L0,31 ± 0,04
Moyennes de 52 analyses hebdomadaires. Pour les seuils maximaux, la barre montre la valeur mesurée rapportée à la limite ; pour les plages (pH, iode), le repère montre la position dans la plage autorisée. Aucune valeur n'est sortie de la norme en 360 jours.

05Discussion et suite

Passer de 95 % à 99,6 % de récupération divise par plus de douze la réserve d'eau d'une mission martienne : de 610 à 49 litres pour quatre personnes et 900 jours. C'est aussi la première fois qu'un système tient l'exigence de 98 % en apesanteur pendant une durée comparable à un transit vers Mars.

LimitesLe prototype traite 10 L par jour, assez pour trois personnes. Pour un équipage de quatre (13,6 L par jour), il faudra 1,4 fois plus de modules, validés au sol mais pas encore en orbite. Le comportement des bactéries du bioréacteur (Nitrosomonas ureae et Nitrobacter winogradskyi) au-delà d'un an reste à vérifier, tout comme la durée de vie des membranes, en cours de test par vieillissement accéléré à 70 °C.

Une version 2 ajoutera la récupération de l'eau contenue dans les déchets solides, par séchage sous vide à 180 °C, soit environ 0,3 L par personne et par jour. Elle sera testée lors de la mission analogue LDS-1 : 120 jours d'isolement pour quatre personnes, dans les Pyrénées, en 2027.

  1. 360 jours en orbite99,6 % de récupération, sans intervention.
  2. VieillissementDurée de vie des membranes à 70 °C.
  3. Mission LDS-1Version 2, 4 personnes, 120 jours.