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Astrobiologie · DAI Évalué par les pairs Accès libre

Chercher la vie sur Mars : où creuser, quoi mesurer, quand y croire

Nous classons six sites martiens selon leurs chances de conserver des traces de vie, puis testons en aveugle une méthode d'analyse sur 48 échantillons préparés à l'IFRAS. Verdict : un seul indice trompe souvent, trois indices concordants jamais.

  • Edgar Fayolle (DAI)Responsable du programme
  • Xavier Rinofi (DAI)Astrobiologie
  • Kenji Watanabe (DAI)Planétologie
  • Nadia Ferreira (DSVT)Géochimie
  • Elodie Missap (DSVT)Biologie
  • Margaux Delorme (DSVT)Doctorante
Publié le 5 mai 2026 9 min de lecture IFRAS-DAI-2026-007
L'essentiel en 30 secondes
0,86indice de priorité du meilleur site, le nord du bassin d'Hellas, devant le cratère Jezero
42 %de fausses alertes quand on se fie aux seules formes microscopiques
0 / 24fausse alerte quand trois types d'indices concordent
  • Les traces de vie éventuelles sont sous la surface : il faut forer, à 1 ou 2 mètres.
  • Quatre familles d'indices existent ; la plus fiable est la « latéralité » des acides aminés.
  • Aucun indice seul ne suffit : nous proposons la règle du triple verrou.
Résumé

La surface de Mars détruit activement les molécules organiques, mais son sous-sol pourrait avoir conservé des traces d'une vie passée, voire abriter une vie actuelle. Nous proposons une méthode en deux volets. D'abord, un indice de priorité biosignature (IPB), qui combine six critères pour classer les sites : le nord du bassin d'Hellas (0,86) et le cratère Jezero (0,85) arrivent en tête. Ensuite, une chaîne d'analyse en cinq étapes, qui recherche quatre classes d'indices : molécules à latéralité biologique, signature isotopique du carbone, minéraux d'origine biologique et microstructures. Testée en aveugle sur 48 échantillons de sol martien simulé préparés dans la chambre HADES-2, dont 24 contenant des restes microbiens et 24 leurres abiotiques, la méthode montre qu'un indice isolé produit de 4 à 42 % de fausses alertes, contre aucune lorsque trois classes concordent.

BiosignaturesMarsChiralitéIsotopes du carboneTest en aveugle

01Où creuser ?

Mars a eu des rivières, des lacs et des sources chaudes. Des molécules organiques ont déjà été repérées dans ses roches. Mais aucune trace de vie n'a été identifiée sans ambiguïté. En surface, le rayonnement ultraviolet et des sels très oxydants, les , détruisent les molécules organiques. Les traces de vie éventuelles se cachent donc en profondeur, en très faibles quantités.

Pour choisir où forer, nous avons défini un (IPB), de 0 à 1. Il combine six critères notés pour chaque site : traces d'eau passée, activité hydrothermale, protection contre les UV, sources d'énergie chimique, richesse géochimique et accessibilité pour un rover.

Les six sites candidats
Figure 1Carte simplifiée de Mars (projection plate, longitudes est) et emplacement des six sites étudiés. La taille des repères suit l'IPB. Choisissez un site pour afficher sa fiche.
Classement selon la pondération choisie
Figure 2IPB des six sites, décomposé selon la contribution de chaque critère. La pondération de référence privilégie l'eau passée (25 %) et l'activité hydrothermale (20 %). Les boutons « Accès » et « Profondeur » donnent 40 à 45 % du poids à ce critère. Changer de pondération réordonne le classement : Jezero passe en tête si l'on privilégie l'accessibilité ; si l'on privilégie la protection en profondeur, Arsia Mons se rapproche du duo de tête et le lac polaire supposé gagne deux places.

Un site à partSous la calotte sud, un écho radar a été interprété comme un lac d'eau salée de 20 km, à 1,5 km de profondeur. D'autres explications (argiles, sels hydratés) restent possibles. Nous gardons ce site pour son potentiel, mais son score est incertain.

Delta fossile du cratère Jezero
Figure 3Le delta fossile du cratère Jezero (18,4° N, 77,7° E), vu en oblique. Il y a environ 3,5 milliards d'années, une rivière s'y jetait dans un lac de 45 km de diamètre. Ses dépôts d'argiles et de carbonates comptent parmi les meilleurs pièges à biosignatures de Mars.

02Quoi mesurer ?

Une est un indice que seule la vie explique simplement. Nous en retenons quatre classes, de la plus fiable à la moins spécifique.

A
Latéralité des molécules

Les acides aminés existent en deux versions, images l'une de l'autre dans un miroir, comme nos mains : L et D. La vie terrestre n'utilise que la forme L. Dans les météorites, on observe au mieux de faibles excès, sur quelques acides aminés rares. Un fort excès L sur la plupart des acides aminés serait un indice majeur de biologique.

B
Signature isotopique

Les enzymes préfèrent le carbone 12, plus léger que le carbone 13. La matière organique d'origine biologique en est appauvrie de 20 à 30 ‰ par rapport au carbone de départ. Sur Mars, le CO₂ de l'air est au contraire riche en carbone 13 (δ¹³C ≈ +45 ‰) : un net appauvrissement se remarquerait.

C
Minéraux biologiques

Certains minéraux naissent surtout grâce aux microbes : carbonates finement feuilletés, petites sphères de pyrite en « », chaînes de cristaux de magnétite.

D
Microstructures

Des formes de 0,5 à 5 µm, en bâtonnets ou en sphères, faciles à voir au microscope. Mais la chimie minérale peut produire les mêmes formes : c'est un signal d'alerte, pas une preuve.

Fiabilité et facilité de mesure des biosignatures
Figure 4Sept biosignatures placées selon leur spécificité biologique (peut-on exclure une origine non biologique ?) et leur facilité de mesure par un rover. La taille du disque indique leur résistance à la dégradation. Aucune ne se trouve dans le coin idéal, en haut à droite : d'où l'idée de les combiner.
Stromatolites fossiles
Figure 5Stromatolites fossiles vieux d'environ 3,48 milliards d'années, parmi les plus anciennes traces de vie connues sur Terre. Leurs lamelles bombées, construites couche après couche par des tapis de microbes, servent de référence pour la classe C dans les carbonates lacustres martiens.

03Une méthode en entonnoir

Un rover dispose de peu d'énergie, de peu de temps de communication et de peu d'échantillon. Notre chaîne d'analyse fonctionne donc en entonnoir : des mesures rapides et non destructives d'abord, les analyses lourdes seulement pour les meilleurs candidats.

Les cinq étapes de la chaîne d'analyse
Figure 6Exemple pour 100 zones d'intérêt repérées depuis l'orbite. À chaque étape, seuls les meilleurs candidats passent à la suivante ; l'échantillon n'est consommé qu'aux deux dernières. Choisissez une étape pour la détailler.

04Le test en aveugle

Une méthode ne vaut que si elle sait dire non. Nous avons préparé 48 échantillons de sol martien simulé (basalte altéré, 0,6 % de perchlorates) dans la chambre HADES-2. Vingt-quatre contenaient des restes de microbes de la campagne MARSLAB-IV, tués puis vieillis par irradiation. Les vingt-quatre autres étaient des leurres : matière organique d'origine chimique, pseudo-fossiles minéraux, carbone appauvri par des réactions non biologiques. Les analystes ignoraient quel échantillon était lequel.

48 échantillons, un verdict chacun

Avec restes microbiens 24

Leurres non biologiques 24

Vies détectées15 / 24
Fausses alertes0 / 24
Fiabilité d'une alerte100 %

vie détectéevie manquéefausse alerteleurre écartéclasses positives D, C, B, A

Figure 7Résultat de chaque échantillon selon la règle de décision choisie. Un indice seul détecte beaucoup de vie, mais se laisse aussi piéger par les leurres. Exiger trois classes concordantes supprime toutes les fausses alertes, au prix de 9 échantillons biologiques manqués.
Tableau 1Performance de chaque règle de décision (24 échantillons biologiques, 24 leurres)
RègleVies détectéesFausses alertesPrincipal piège
DMicrostructures21 (88 %)10 (42 %)Sphérules minérales
CMinéraux12 (50 %)5 (21 %)Pyrite formée à chaud
BIsotopes19 (79 %)4 (17 %)Chimie du CO₂ sous UV
AChiralité17 (71 %)1 (4 %)Excès faible d'origine chimique
Deux classes ou plus22 (92 %)3 (13 %)Leurres cumulant D et C
Trois classes ou plus15 (63 %)0 (0 %)Aucun
Un échantillon est « positif » pour une classe lorsque le signal dépasse le seuil fixé avant le test. La chiralité (A) échoue surtout sur les restes les plus vieillis, dont les acides aminés se sont partiellement transformés en forme D.

05Quand y croire ?

Aucun indice isolé ne suffit à annoncer une découverte. Nous proposons une échelle de confiance en trois niveaux, calibrée par ce test :

  1. 1
    DétectionUn indice, d'une seule classe. Justifie d'autres analyses.
    42 % de fausses alertes au pire
  2. 2
    IndicationDeux classes concordantes sur le même échantillon.
    13 % de fausses alertes
  3. 3
    ConfirmationTrois classes, dont A ou B, puis vérification sur Terre si possible.
    0 fausse alerte sur 24

Le paradoxe de la contaminationLa campagne MARSLAB-IV a montré que des microbes terrestres comme Ferroacidus ifrasensis ou Deinococcus radiodurans peuvent croître en conditions martiennes simulées. S'ils voyageaient à bord d'un rover, ils produiraient exactement les indices recherchés. Plus nos microbes résistent, plus la stérilisation des engins doit être stricte.

Appliquée aux futures missions, cette méthode oriente vers le nord d'Hellas ou Jezero, un forage à 1–2 m, et une annonce seulement au niveau 3. Les prochaines étapes visent à améliorer la sensibilité de la chiralité sur les échantillons les plus anciens.

  1. Méthode validée48 échantillons, 0 fausse alerte au niveau 3.
  2. Test sur 200 échantillonsAvec des restes vieux de millions d'années.
  3. ARTEMIS-9Chaîne d'analyse transmise à la colonie, version prototype.