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Énergie · DPET Évalué par les pairs Accès libre

Passer la nuit lunaire au chaud grâce à une pierre de régolithe

Sur la Lune, la nuit dure 354 heures et le sol descend à −170 °C. Un bloc de régolithe fritté, chauffé par le Soleil pendant le jour, a gardé un boîtier électronique au-dessus de −22 °C pendant toute une nuit simulée. Presque tout le matériau est pris sur place.

  • Mathilde Rey (DPET)Responsable de l'étude
  • Omar Sefraoui (DPET)Thermique
  • Pauline Arnoult (DPET)Energétique
  • Théo Garcia (DSMR)Matériaux
  • Christian Lavoisier (DSTI)Modélisation
  • Laurie Garigal (DSTI)Doctorante
Publié le 12 septembre 2023 8 min de lecture IFRAS-DPET-2023-017
L'essentiel en 30 secondes
354 hde nuit simulée, sans aucune source d'énergie électrique
−22 °Ctempérature la plus basse du boîtier, au-dessus de sa limite de −40 °C
5,5 kgà lancer depuis la Terre, contre 18 kg pour des batteries
  • Le jour lunaire, un petit concentrateur solaire chauffe un bloc de régolithe à 280 °C.
  • La nuit, un interrupteur thermique laisse passer juste ce qu'il faut de chaleur vers l'électronique.
  • Fritté à 1 100 °C, le régolithe conduit la chaleur 70 fois mieux que la poussière d'origine.
Résumé

La nuit lunaire, longue de 354 heures, est la principale cause de perte des engins posés sur la Lune. Maintenir leur électronique au-dessus de −40 °C demande environ 2 kWh de chaleur, soit près de 18 kg de batteries lancées depuis la Terre. Nous proposons de stocker cette chaleur dans le régolithe lui-même. Un bloc de 40 kg de simulant lunaire LUNA-1, fritté à 1 100 °C, est chauffé à 280 °C par un concentrateur solaire pendant le jour, puis restitue sa chaleur la nuit au travers d'un interrupteur thermique à paraffine. Testé dans la chambre à vide thermique THERMIS-3 sur un cycle jour-nuit complet, le système a maintenu un boîtier électronique entre −22 et +18 °C. Le bloc a stocké 2,5 kWh et en a restitué 2,0 kWh au boîtier (80 %). La masse à lancer se limite à 5,5 kg d'équipements.

Nuit lunaireStockage thermiqueRégolithe frittéVide thermiqueRessources locales

01Deux semaines de froid

La Lune tourne sur elle-même en 29,5 jours. En un point de sa surface, le Soleil brille donc pendant environ deux semaines, puis disparaît pendant deux autres. Sans atmosphère pour retenir la chaleur, le sol passe de +120 °C à midi à −170 °C en fin de nuit. Les batteries et l'électronique d'un atterrisseur ne supportent pas de descendre sous −40 °C : la plupart des engins ne survivent pas à leur première nuit.

Température du sol lunaire au cours d'un mois
Figure 1Température de surface à l'équateur lunaire sur une lunaison de 29,5 jours, et position du Soleil vue depuis le site. La bande bleue marque la limite de survie de l'électronique (−40 °C). La nuit, le sol refroidit vite puis plus lentement : il rayonne de moins en moins à mesure qu'il se refroidit.

Pour passer la nuit, il faut environ 5,7 W de chaleur en continu pour un boîtier électronique bien isolé, soit 2,0 kWh sur 354 heures. Trois solutions sont possibles.

Masse à lancer pour 2 kWh de chaleur nocturne
Figure 2Masse à envoyer depuis la Terre pour chaque solution. Les batteries doivent elles-mêmes être maintenues au chaud et perdent une partie de leur capacité dans le froid. Un stock de cire (paraffine) qui fond et se solidifie est efficace mais lourd. Le bloc de régolithe (hachuré) est trouvé sur place : seuls le concentrateur, l'interrupteur et l'isolant sont lancés.

02Une bouillotte lunaire

Le principe ressemble à celui d'une bouillotte ou d'un radiateur à accumulation. Pendant le jour, un petit de 0,5 m² chauffe un bloc de régolithe enveloppé d'isolant. La nuit, le bloc rend sa chaleur au boîtier électronique posé contre lui. Tout l'enjeu est de ne pas tout rendre trop vite : c'est le rôle de l'.

Le système en fonctionnement

Figure 3Le jour, la chaleur concentrée entre dans le bloc (flèches orange) et l'interrupteur reste ouvert pour ne pas surchauffer le boîtier. La nuit, la cire de l'interrupteur se solidifie et se rétracte, un contact se ferme et la chaleur passe du bloc au boîtier (flèches vertes).

03Fritter le régolithe

Le régolithe brut est une poussière de grains anguleux qui ne se touchent que par des pointes. Dans le vide, sans air entre eux, la chaleur circule très mal : c'est un excellent isolant, pas une réserve utilisable. Chauffé au-delà de 1 000 °C, il se : les grains se soudent par des ponts, sans fondre entièrement.

Effet de la température de frittage
1 100 °C
Conductivité0,55 W/m/K
Porosité22 %
État du blocsolide, sans fissure
Figure 4Conductivité thermique du simulant LUNA-1 mesurée sous vide (échelle logarithmique) selon sa température de frittage, et aspect schématique des grains. À 1 100 °C, les ponts entre grains multiplient la conductivité par 70 sans que le bloc se fissure au refroidissement, ce qui arrive au-delà de 1 150 °C.

Le bloc d'essai, un cylindre de 40 kg (30 cm de diamètre, 24 cm de haut), a été fritté à 1 100 °C par , un procédé transposable sur la Lune. Il a été placé dans la chambre à vide thermique THERMIS-3, dont les parois refroidies à l'azote liquide reproduisent le froid du ciel lunaire, avec le concentrateur, l'interrupteur et un boîtier électronique instrumenté de 28 capteurs de température.

04Une nuit simulée de 354 heures

Après 60 heures de « jour » qui ont porté le bloc à 280 °C, la chambre a été plongée dans la nuit. Un second boîtier identique, sans stockage, servait de témoin.

Températures pendant la nuit
Figure 5Températures mesurées pendant les 354 heures de nuit. Le boîtier témoin passe sous −40 °C après 31 heures. Avec le stockage, l'interrupteur se ferme vers −5 °C et maintient le boîtier autour de −10 °C ; il ne descend à −22 °C qu'en toute fin de nuit, quand le bloc est presque vidé. Survolez pour lire les valeurs.
Tableau 1Bilan de l'essai
GrandeurValeurCommentaire
Chaleur stockée dans le bloc2,5 kWhde 280 à 18 °C
Chaleur rendue au boîtier2,0 kWh5,7 W en moyenne
Pertes par l'isolant0,5 kWh20 % du stock
Température minimale du boîtier−22 °Climite de survie : −40 °C
Boîtier témoin sous −40 °Caprès 31 h−163 °C en fin de nuit
Temps de recharge au jour≈ 11 hconcentrateur de 0,5 m²
Masse lancée5,5 kgconcentrateur, interrupteur, isolant
Masse du bloc : 40 kg de simulant, supposés prélevés sur place. Cycle répété trois fois, écart entre cycles inférieur à 2 °C.

05Conclusion

Un bloc de régolithe fritté suffit à faire traverser la nuit lunaire à un petit boîtier électronique, avec une marge de 18 °C sur sa limite de survie. En utilisant le sol lui-même comme réserve, la masse à lancer est divisée par plus de trois par rapport à des batteries. Le même principe, à plus grande échelle, pourrait chauffer les habitats d'une base lunaire.

LimitesLe frittage a été réalisé en laboratoire ; le faire sur la Lune demandera environ 60 kWh par bloc et un four adapté. Le simulant reproduit la composition moyenne du régolithe des mers lunaires, mais pas sa fraction de verre, qui pourrait modifier le frittage.

  1. Nuit simulée réussieTrois cycles complets en chambre.
  2. Frittage solaireFritter le bloc avec le concentrateur lui-même.
  3. DémonstrateurUn bloc de 200 kg pour un habitat.